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Conférence 24 août 2007, église de Môtier

Conférence donnée le 24 août 2007 à l’église de Môtier-Vully
lors du symposium organisé par le Docteur Rolli Jacob


De passage à la déchetterie de mon village pour y déverser quelques papiers superflus hérités de notre industrie et du mode de vie qui l’accompagne, j’ai remarqué dans la benne une série de livres abandonnés, jonchant la masse des supports publicitaires. Parmi ces livres, datés visiblement des années 1950, une série d’ouvrages aux couleurs délavées entendait informer la jeunesse de l’époque sur les progrès de la science. L’un d’eux acclamait les avancées techniques des fusées soviétiques et états-uniennes. Visiblement, la science du moment enthousiasmait le grand public par ses projets de conquête spatiale. Un deuxième volume, traitant de technologie médicale, évoquait les espoirs liés à la radiothérapie.
Dans le même lot, une autre série de fascicules, au format comparable et aux couleurs également dégradées, proposait une ixième réédition de contes de fées et autres fables destinés à l’imagination vorace des enfants. Epris d’un élan récupérateur, j’ai saisi la série des légendes enfantines, en ayant soin de ne pas m’encombrer des ouvrages de sciences. Je ne voulais que des écrits actuels.
De retour à la maison, j’ai épluché ces fables, explorant celles que je ne connaissais pas et savourant d’un plaisir intact les récits de mon enfance.
L’occasion me fut donnée, à l’issue de cet épisode, de me demander pourquoi j’avais si délibérément écarté les ouvrages scientifiques au profit des vieux mythes. La réponse fusa : j’aime infiniment les ouvrages de science – ou plus exactement, de vulgarisation scientifique –, mais je ne souhaite en aucune manière m’embarrasser de livres périmés. Un livre de science est utile pourvu qu’il soit actuel ; en ce domaine du savoir, tout ce qui date est relégué à l’histoire de la pensée.
Certains écrits traversent allégrement les âges, d’autres ont une valeur passagère. Les ouvrages de science doivent se contenter de scander les étapes d’un flux ininterrompu de découvertes. Les vieux mythes, eux, ne prennent pas de ride. Ils continuent de questionner, alertes et désinvoltes, les coins reculés de notre âme.

Au terme de cette réflexion sommaire, je me suis dit que je n’aurais pas été seul à effectuer un pareil tri. La science elle-même sait se débarrasser quand il le faut des ouvrages caducs.
Est-ce à dire que la science serait disqualifiée sur la durée – et donc aussi dans l’absolu – devant des récits mythiques vieux pour certains d’entre eux de plusieurs siècles ?
Cette idée ne m’a pas même effleuré l’esprit. Il y a, entre les vieux mythes et les ouvrages de science, une fonction différente. Ces deux catégories d’écrits ne mobilisent pas la même part de subjectivité, celle de leurs auteurs autant que celles de leurs lecteurs. Un homme de science, un médecin, un biologiste, sait très bien dans quel cadre s’inscrit son discours. Il cherche à mieux saisir une vérité, la vérité du corps humain, de son fonctionnement et de son dysfonctionnement, la vérité de la maladie et de la santé. Et cette vérité-là, on sait qu’il l’atteint toujours mieux. Et, puisque, en sciences, aujourd’hui est toujours mieux qu’hier, les ouvrages passés perdent vite de leur valeur.
La mythologie classique, les grands textes religieux, ne sont pas du même ordre de connaissance. Ils recèlent quelque chose qui fait qu’on y revient. Ils touchent à cette part de notre être qui n’évolue pas. Au fond, peut-être que les grands textes religieux ou légendaires sont pour le penseur ce que le corps est pour le médecin. Ils constituent un corpus, un ensemble à explorer, à interroger, à investiguer. Et, selon les époques, ils ne répondent pas de la même manière, comme une prise de sang au XIXe siècle ne peut livrer autant d’informations qu’une prise de sang au XXIe siècle.
Mon travail de pasteur me conduit spontanément à m’intéresser aux récits anciens, symboliques, poétiques et religieux. Les interroger est une manière d’interroger la vie dans son déroulement. Non d’abord la vie organique, physiologique, mais la vie temporelle, insérée dans une histoire, une histoire de vie justement. Relire les textes est une démarche qui donne du sens à l’existence, une manière de faire quelque chose de ce qui nous arrive.
Les textes religieux mis en résonance avec le vécu d’hommes et de femmes en situation de souffrance – ou de diminution de leur capacité – font d’eux des chercheurs de vérité à leur tour. D’une vérité toutefois différente de la vérité clinique : après avoir entendu le diagnostic du médecin, l’homme souffrant est conduit à émettre son propre diagnostic, à décrire l’état de son être profond, à esquisser le sens de sa vie, à évoquer les vicissitudes qu’il a déjà endurées et à envisager les étapes qui se dressent devant lui. A ce stade, la question religieuse, le mystère de Dieu, le mystère de l’homme, surgissent presque spontanément.
Cette conclusion sur la différence des discours entre la science et les textes mythologiques – et, a fortiori, entre la science et la croyance religieuse, – est le résultat de plusieurs siècles de cohabitation plus ou moins querelleuse. D’âpres combats ont, entre la science et la croyance, ponctué l’histoire de l’Occident. La médecine a dû plus d’une fois se distancier de la croyance avant que de progresser et de revêtir l’aura qu’on lui reconnaît aujourd’hui. En langage courant, on dirait que la science et la croyance se sont divorcées et que chacune mène sa vie de son côté. Bien que cette image soit sensiblement exagérée dès que l’on considère les hommes religieux engagés dans la science médicale, comme le moine Johann Gregor Mendel, le pasteur Albert Schweitzer ou même le naturaliste Louis Agassiz, né ici même à Môtier, qui, après avoir étudié la médecine, s’est mis à rechercher dans la nature les signes du projet créateur de Dieu . Puisque, aussi, de nombreux médecins accordent à la dimension religieuse une part sérieuse pour le rétablissement des malades. De tels savants sont des passerelles entre la vision scientifique et l’approche religieuse de l’homme.
Cela dit, sommes-nous parvenus au terme de cette histoire mouvementée entre la science et la foi ? Est-ce que cette stricte séparation des discours ainsi que nous le vivons actuellement correspond à la vérité de l’homme ?
Pour amorcer une réflexion, je me permettrai de citer brièvement Marcel Proust, auteur français, fils de médecin, qui, par la finesse de ses analyses sociales, en vient au fil de ses pages à énoncer des esquisses théoriques, comme celle-ci :

« Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons de toutes les notions que nous avons sur lui, et dans l’aspect total que nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par suivre en une adhérence si exacte les lignes du nez, elles se mêlent si bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous retrouvons, que nous écoutons ».

Si je paraphrase grossièrement ces propos, tout homme qui écoute ou observe un autre homme cherche à y retrouver les notions qu’il en a. En d’autres termes encore, ce que nous écoutons en l’homme qui est en face de nous est l’idée qu’on s’en était fait, nous cherchons à y retrouver nos théories, nos édifices intellectuels, nos schémas.
La science médicale et le discours religieux ne sont-ils pas l’une et l’autre menacés de sombrer dans ce genre d’excès ? La connaissance de l’homme, aussi brillante soit-elle, n’en vient-elle pas à rendre sourd celui qui la possède face à l’infinie complexité des signaux que son vis-à-vis, de chair et d’os, émet ? Les chemins de la guérison sont-ils toujours aussi clairement tracés qu’on le pense ?
La religion, on le sait depuis qu’elle existe, est menacée de sombrer dans l’idéologie, dans le besoin de rendre l’homme et le monde conformes à ses dogmes. Ce n’est pourtant pas là sa vocation. Son premier devoir est celui de l’écoute attentive de ce qui se dit, de ce qui se donne dans la parole de l’autre. La « science religieuse », si vous me passez cette expression, devient opératoire lorsqu’elle ouvre à l’homme souffrant des espaces de paroles, de réseaux d’images, des fenêtres émotionnelles et spirituelles qui autorisent un chemin vers une santé meilleure, qui se dit, en langage religieux, l’espérance ou le salut. La médecine contribue à préserver la religion contre les discours totalisants et simplificateurs.
Mais la science médicale, de son côté, est parfois aussi exclusivement confiante dans ses modes d’investigation, dans ses laboratoires d’analyse ou ses technologies. Elle est elle aussi menacée de n’entendre dans la parole du patient que les schémas théoriques qu’elle a façonnés. Peut-être l’interpellation religieuse peut-elle lui évoquer l’importance de la vie inscrite dans le temps et l’espace, dans la relation et la réflexion, et non pas seulement dans sa dimension organique ou chimique. Peut-être la spiritualité peut-elle lui dire l’univers de sens qu’il faut préserver pour le patient, l’importance de son devenir. Il manque quelque chose si l’annonce d’un diagnostic se fait en l’absence de ces dimensions.
L’énoncé d’un pronostic relatif aux résultats d’un traitement outrepasse toujours les seules données de statistique. Peut-être est-ce le rôle de la dimension religieuse que de redire à la science l’inscription historique de la vie, la part du devenir de chaque personne, et l’intégration de la mort dans toute existence.
En résumé, la science et la foi tireront un grand profit de leur dialogue si celui-ci permet à l’une et à l’autre de montrer que l’homme outrepasse les constructions intellectuelles ou spirituelles.
Il me semble que, tout en respectant les ordres distincts de nos discours et de nos pratiques mutuels, un dialogue soutenu permettrait une approche toujours meilleure de la vie humaine, qu’elle soi physiologique ou relationnelle. Quelques sujets pourraient être ici évoqués, comme la nécessaire compréhension que doit élaborer l’homme souffrant de sa maladie, comme la gestion de l’incertitude du diagnostic médical pour le patient, ou comme l’acceptation de la mort pour le patient et, avec lui, le personnel soignant. La liste n’est pas exhaustive.

Il me reste à vous remercier de votre attention, vous remercier d’avoir pris le temps d’écouter le pasteur du lieu sans qu’on vous ai forcément conviés à un office religieux. Il me reste aussi à remercier et à féliciter le Dr Jakob pour sa carrière académique et médicale prolifique et inventive, pour l’excellente idée qu’il a eue de nous convier aujourd’hui à cette journée, et pour sa grande curiosité. Je lui souhaite une bonne route et me rends disponible, s’il le juge adéquat, pour avancer quelque peu dans ce dialogue entre la science et la foi.

Pierre-Philippe Blaser